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Les énergies fossiles peuvent financer la transition énergétique à leur avantage

Deux mécanismes de péréquation permettraient d’accélérer massivement la transition énergétique :

  • différencier les taux d’intérêt selon la destination des investissements
  • prélever une contribution sur les hydrocarbures pour financer les carburants de synthèse et la reconversion de l’industrie pétrolière vers ses futures sources de rentabilité.

Deux propositions assurant la reconversion des compétences industrielles sans accroître les déficits publics ni compromettre la politique monétaire.

Le paradoxe du financement de la transition

Nous connaissons les technologies, nous disposons des capacités industrielles et les capitaux existent. Pourtant, la transition énergétique reste constamment présentée comme une dépense insurmontable, nécessitant des centaines de milliards d’euros de subventions publiques, alors même que les finances des États sont sous tension. En réalité le problème tient moins au manque d’argent qu’à son allocation.

Aujourd’hui, lorsque la Banque centrale européenne augmente ses taux pour combattre l’inflation, elle renchérit indistinctement le financement d’une centrale solaire, d’une usine de batteries, d’une infrastructure ferroviaire ou d’un nouveau projet d’exploitation pétrolière. Bien sûr, les conditions finales de crédit varient selon les projets et les risques, mais l’orientation monétaire générale s’impose à tous indifféremment, quand bien même les effets des investissements sont loin de produire les mêmes conséquences. Cette indifférenciation crée une contradiction économique majeure puisque nous renchérissons les investissements destinés à nous affranchir des énergies fossiles précisément lorsque la dépendance à ces dernières contribue à l’inflation que nous cherchons à combattre. Briser ce cercle vicieux est tout-à-fait à portée.

Une étude publiée en mars 2026 dans Energy Economics vient précisément illustrer cette contradiction. Sur la période 2001-2024, les chercheurs Alexandra Serebriakova, Friedemann Polzin et Mark Sanders constatent qu’une hausse de 0,25 point des taux directeurs est associée à une réduction de 3,2 % des capacités éoliennes terrestres installées et de 5,3 % des capacités photovoltaïques. Les installations fossiles, nucléaires et hydroélectriques ne présentent pas la même sensibilité statistique, or, les fossiles sont précisément ce qu’il s’agit de réduire et le nucléaire et l’hydroélectrique sont des investissements à très faible réactivité, avec un temps de latence très long.

Contrairement à l’éolien et le photovoltaïque, qui sont extrêmement réactifs et se déploient à très grande vitesse pour des coûts très bas. De les favoriser accélère donc le renoncement aux fossiles et libère du temps pour le nucléaire et l’expansion de l’hydroélectricité tout en réduisant la consommation d’énergies fossiles. L’équation est évidente. Autrement dit, les politiques monétaires restrictives peuvent pénaliser davantage les solutions de substitution aux énergies fossiles que les énergies fossiles elles-mêmes. Voilà qui devrait nous interroger sur la rationalité de nos instruments économiques dans leur fonctionnement actuel.

La Chine l’a compris tandis que la BCE s’y refuse obstinément

Depuis 2021, la Banque populaire de Chine utilise un mécanisme de refinancement préférentiel destiné aux investissements contribuant à réduire les émissions de carbone. En juillet 2026, Le Monde rapportait que les banques chinoises pouvaient obtenir un refinancement à 1,25 % pour certaines opérations vertes, contre environ 3 % pour le financement ordinaire. Le dispositif ne consiste pas à prêter directement aux entreprises. Les banques commerciales accordent des crédits éligibles puis obtiennent, sous certaines conditions, un refinancement avantageux auprès de la banque centrale. Il devient ainsi possible d’améliorer la rentabilité des investissements décarbonés sans abaisser les taux applicables à toute l’économie.

Le Japon utilise également des mécanismes préférentiels, quoique plus modestes. L’Europe, quant à elle, reste réticente. Pourtant, la BCE connaît parfaitement ces instruments : dès 2014, elle avait introduit les TLTRO, des opérations de refinancement à long terme dont les conditions dépendaient des crédits accordés à l’économie réelle. Le problème n’est donc pas l’impossibilité technique, le modèle est bien connu, a déjà été pratiqué et peut être amélioré, amplifié, sans surcoût pour l’économie et tout à son avantage direct à tous les niveaux.

En décembre 2025, le WWF publiait une étude de Stanislas Jourdan consacrée aux opérations de refinancement vert. Son analyse conclut qu’elles pourraient être compatibles avec les objectifs de la BCE, en contribuant notamment à réduire l’exposition européenne aux fluctuations des prix de l’énergie. À partir des données de 47 banques européennes, l’étude identifie environ 10 milliards d’euros de prêts annuels potentiellement éligibles sur la base des déclarations disponibles, ramenés à environ 3 milliards après application de critères environnementaux plus stricts. Ces volumes restent modestes face aux besoins réels. Ils démontrent néanmoins qu’un dispositif initial pourrait être mis en œuvre, testé et progressivement étendu. Néanmoins je propose d’aller significativement plus loin avec une visée sur le développement industriel de l’avenir.

Le taux directeur doit être une référence centrale, pas unique

Le taux directeur est considéré comme une valeur centrale unique qui doit influencer l’ensemble du crédit. Or, rien n’interdit conceptuellement d’organiser plusieurs conditions de financement autour d’une orientation monétaire globale inchangée, que ce taux ne soit pas une valeur mais un point de référence.

Imaginons, pour simplifier, une banque centrale qui souhaite maintenir un coût moyen de refinancement de 3 %, elle pourrait organiser trois catégories :

  • Les investissements contribuant effectivement à la décarbonation, refinancés à 2 %.
  • Les investissements ordinaires, sans effet environnemental significatif, refinancés à 3 %.
  • Les investissements développant de nouvelles capacités fossiles, refinancés à 4 %.

Si les opérations concernées représentent respectivement 25 %, 50 % et 25 % des volumes refinancés, le taux moyen pondéré demeure de 3 %. La banque centrale n’a donc pas réduit le rendement global de ses opérations de refinancement, elle en a juste modifié la répartition en grevant les financements favorisant la dépendance aux énergies fossiles qui contribuent ainsi à l’avantage accordé aux investissements qui permettent de s’en affranchir.

L’exemple est volontairement simplifié, il y a un vrai travail d’actuaire à réaliser. Les volumes, les durées des refinancements, les risques, la progression de la transition et les comportements bancaires doivent être pris en compte pour garantir l’équilibre du dispositif. Mais le principe est économiquement parfaitement intelligible. Et, contrairement au modèle chinois actuel, qui bonifie certains financements sans imposer cette compensation sectorielle, le dispositif proposé instaurerait une véritable péréquation. La BCE conserverait la maîtrise de son orientation monétaire générale tout en favorisant une modification progressive de la structure productive.

Il ne suffirait évidemment pas de relever un taux réservé aux investissements fossiles si les banques pouvaient contourner cette majoration en utilisant les opérations ordinaires. La traçabilité des financements, l’affectation des opérations de refinancement et des contrôles ex post seraient indispensables. De même, il faudrait s’assurer que les banques répercutent effectivement l’avantage obtenu sur leurs clients, plutôt que de simplement augmenter leurs marges. Mais ici aussi la plupart des instruments nécessaires, existent déjà.

Les financements seraient alors appréciés selon leur destination réelle. Moderniser une aciérie pour réduire ses émissions devrait relever du financement de transition, même si l’entreprise concernée reste historiquement très carbonée. Inversement, financer une nouvelle exploitation pétrolière ne deviendrait pas une opération verte au seul motif que son exploitant possède quelques éoliennes en compensation. Il s’agit de financer les transformations à l’avantage et la satisfaction de tous, pas de distribuer des certificats de bonne conduite.

Une politique monétaire contre l’inflation structurelle

L’objection avancée par les banques centrales est qu’il serait contradictoire de réduire certains taux au moment où elles cherchent à freiner l’économie, mais cette objection repose sur une présentation trompeuse, excessivement uniforme, de l’inflation. Toutes les hausses de prix ne résultent pas d’une demande excessive, certaines proviennent d’une insuffisance de l’offre et d’autres de contraintes d’approvisionnement ou de dépendances énergétiques.

Lorsque le pétrole augmente, le coût du transport, de la production et de multiples chaînes logistiques augmente avec lui. Renchérir le financement des infrastructures capables de réduire cette dépendance ne supprime pas son origine structurelle et la rend d’autant plus onéreuse ce qui se répercute sur l’ensemble de l’économie. Des mesures anti-inflation de la banque centrale produisent ainsi des effets inflationnistes. En augmentant ses taux de manière uniforme, elle contraint l’investissement et donc agit ainsi sur l’offre, mais l’approvisionnement de l’énergie, lui, doit continuer et donc son industrie n’a pas le choix, quel qu’en soit le coût.

A contrario, une installation renouvelable, une infrastructure de stockage ou une modernisation industrielle nécessitent un investissement initial important, mais réduisent ensuite durablement l’exposition aux combustibles fossiles dont le prix fluctue sur les marchés internationaux, c’est en cela que se situe le gain de souveraineté énergétique. Favoriser ces investissements a donc un effet désinflationniste à moyen et long terme, ce qui démontre que tous les crédits ne doivent pas bénéficier de conditions identiques, leurs conséquences macro-économiques étant différentes.

Une transition énergétique accélérée et renforcée peut ainsi devenir un instrument de stabilisation économique. Cela ne signifie pas qu’une majoration des financements fossiles serait sans conséquences immédiates, elle pourrait aussi renchérir certains approvisionnements avant que les alternatives soient suffisamment développées. C’est une éventualité qui doit être anticipée avec un mécanisme progressif, concentré initialement sur les nouvelles capacités fossiles et calibré pour éviter un choc d’offre. Mais c’est précisément à cela que sert une politique monétaire élaborée : piloter les transformations de l’économie, et non simplement augmenter ou diminuer indistinctement le prix de l’argent. Considérer que le rôle d’une banque centrale n’est que de réguler l’inflation est très réducteur et faux, la portée de ses actions est bien plus vaste.

Deuxième péréquation : faire financer les carburants neutres par le pétrole

Cette logique d’équilibrage compensatoire peut être étendue au secteur pétrolier, avec un mécanisme particulièrement simple. Je propose de prélever 6 dollars sur chaque baril de pétrole brut extrait, puis de réallouer intégralement le produit de cette contribution au développement et à la production de carburants synthétiques dont le bilan carbone est certifié. L’idée n’est donc pas de surtaxer le pétrole pour alimenter les budgets publics, mais à utiliser directement la valeur générée par la filière fossile pour financer sa propre transformation industrielle et assurer la pérennité économique de ses acteurs.

Les compagnies pétrolières seraient ainsi appelées à contribuer à un fonds de péréquation, dont les ressources seraient redistribuées en fonction des investissements réalisés et, surtout, des volumes de carburants synthétiques réellement produits selon des critères vérifiables. Une compagnie qui continuerait exclusivement à extraire du pétrole serait contributrice nette. Une compagnie développant une production industrielle de carburants synthétiques pourrait récupérer une part croissante des ressources du mécanisme. L’incitation économique puissante vers le changement de modèle, dans son propre intérêt comme celui de tous.

Aujourd’hui, une compagnie pétrolière doit financer une activité concurrente de celle qui assure ses revenus et peu rentable. Dans le dispositif proposé, la production fossile devient progressivement la source de financement de sa propre substitution. Il ne s’agit donc pas de condamner une industrie à financer son propre déclin, mais de lui fournir les conditions économiques lui permettant d’organiser son avenir. Les pétroliers pourraient conserver leurs marchés, leurs compétences, leurs capacités productives et leurs perspectives de rentabilité tout en changeant progressivement la matière première de leur activité.

Six dollars par baril : un levier industriel considérable

Un baril représente environ 159 litres. Une contribution de 6 dollars correspond donc à environ 3,8 cents par litre de pétrole brut avant raffinage et distribution. Le montant paraît limité à cette échelle. Il ne faut toutefois pas le confondre avec son effet final sur le prix à la pompe, qui dépendrait de la répercussion de la contribution tout au long de la chaîne. Plus la compagnie serait impactée par la surtaxe parce qu’elle ne produit pas suffisamment de carburant neutre, plus son carburant serait cher, tandis qu’une autre marchant à fond dans la combine, serait fortement avantagée. A double titre, puisque en produisant du carburant neutre, non seulement elle récupère sa surtaxe, mais également elle assure sa reconversion industrielle.

Et à l’échelle des volumes mondiaux, les ordres de grandeur deviennent considérables. Sur une assiette illustrative de 80 millions de barils par jour, le calcul serait le suivant : 6 dollars × 80 millions de barils × 365 jours = 175,2 milliards de dollars par an. Ce n’est évidemment pas une prévision de recettes, mais une simulation permettant d’apprécier la puissance financière potentielle du mécanisme. Son application mondiale supposerait évidemment un accord international ou une coordination des grands marchés consommateurs et producteurs. Mais même appliquée à une fraction de cette production, une telle contribution pourrait mobiliser chaque année des dizaines de milliards de dollars.

Ces ressources pourraient soutenir la concrétisation du système de captage du CO₂, la production d’hydrogène décarboné, les installations de synthèse, les infrastructures énergétiques associées et la montée en puissance industrielle des carburants neutres. Elles permettraient également de soutenir temporairement leur commercialisation pour réduire l’écart de prix avec les carburants pétroliers auxquels il suffira de les mélanger dans des proportions grandissantes, permettant aux compagnies de bénéficier de crédits carbone au passage qui viendront améliorer la rentabilité de la transition.

Il ne s’agit pas de garantir artificiellement la rentabilité de n’importe quel procédé, mais de financer l’industrialisation de solutions dont les coûts peuvent diminuer grâce aux économies d’échelle, aux progrès technologiques et à l’apprentissage industriel. Et c’est d’autant plus réaliste que les compagnies pétrolières possèdent déjà une partie essentielle des capacités nécessaires : ingénierie chimique, raffinage, infrastructures logistiques, distribution, normalisation industrielle, ressources financières, leur expertise est partout et à très grande échelle. Leur reconversion constituerait une voie de transformation industrielle plutôt qu’un démantèlement systématique de compétences et d’actifs.

À terme, la baisse de la consommation de pétrole réduirait naturellement les recettes de la contribution. Cette extinction progressive serait cohérente avec l’objectif : le financement transitoire devrait permettre aux filières de synthèse d’atteindre leur compétitivité sans dépendre indéfiniment du prélèvement grâce au développement de la filière produisant ses économies d’échelle, tandis que l’économie aurait de moins en moins besoin de carburant. La part de carburant à base de pétrole dans la consommation diminuerait donc mécaniquement au gré de la transition non seulement vers le carburant neutre dont la part augmenterait constamment, mais également la transition énergétique de la société. Et cette baisse de volumes consommés n’implique pas nécessairement d’attrition industrielle, parce que les compagnies disposent d’autres compétences qui s’avéreront indispensables à la transition énergétique mondiale. Leur expertise à telle échelle est unique et doit être préservée, il serait idiot et coûteux de chercher à en développer une autre.

Les compagnies pétrolières : des acteurs naturels de l’industrie du XXIe siècle

Une erreur fondamentale réside dans la manière dont nous envisageons l’avenir des compagnies pétrolières. Nous les définissons par la ressource qu’elles exploitent plutôt que par les compétences industrielles qu’elles maîtrisent. Fondamentalement, une compagnie pétrolière n’est pas une entreprise dont le métier consiste à extraire des hydrocarbures que nous brûlerons pour produire de l’énergie. C’est une organisation industrielle capable d’extraire, de transformer, de transporter, de stocker et de commercialiser des matières et des fluides à des échelles colossales, en mobilisant des investissements gigantesques, des infrastructures mondiales et des compétences technologiques extrêmement spécialisées.

Le pétrole est leur matière première historique, il ne définit donc pas leur métier. Leur véritable savoir-faire repose notamment sur la géologie, les forages, la chimie industrielle, les procédés de transformation, les réseaux de canalisations, le transport maritime, le stockage, la distribution et l’organisation de chaînes d’approvisionnement internationales. Elles savent financer, construire et exploiter des installations complexes sur plusieurs décennies. Elles maîtrisent les processus de normalisation et de certification indispensables à la commercialisation mondiale des carburants. Elles savent gérer les risques industriels, géopolitiques et financiers associés à ces activités.

Ces compétences ne deviennent pas inutiles lorsque le pétrole cesse d’être la principale source d’hydrocarbures, bien au contraire, elles prennent une valeur considérable dans l’émergence des nouvelles industries de la matière et de l’énergie. La capture, la purification, le transport et la transformation du CO₂ font appel à des savoir-faire proches de ceux que maîtrisent déjà les industriels pétroliers et gaziers. La production de carburants synthétiques nécessite une maîtrise de la chimie des hydrocarbures, du raffinage, de la logistique et des spécifications internationales des carburants. Autrement dit, l’essentiel de l’organisation industrielle existe déjà.

La révolution immédiate ne consiste donc pas forcément à abandonner les hydrocarbures, mais à ne plus dépendre de leur extraction fossile. Le carbone peut devenir une matière première industrielle circulaire, récupérée et réutilisée pour produire des carburants, des polymères et d’autres molécules indispensables à l’économie. La différence est fondamentale : au lieu d’extraire continuellement du carbone géologique pour l’introduire dans l’atmosphère, il devient possible d’organiser une circulation industrielle du carbone déjà présent dans notre environnement.

De la géopolitique du pétrole à celle de l’eau et de l’hydrogène

Cette transformation dépasse d’ailleurs largement le seul marché des carburants. Les grands industriels pétroliers disposent de compétences directement transférables à certaines infrastructures qui prendront une importance stratégique croissante : la production et le transport de l’hydrogène, les installations de traitement, les infrastructures portuaires et, potentiellement, les grands systèmes d’approvisionnement en eau.

L’hydrogène représente un débouché naturel pour une partie de leurs compétences, notamment dans la manipulation des gaz, la compression, les infrastructures de transport et le stockage. Même si cette molécule impose des contraintes techniques spécifiques, l’expérience acquise dans l’industrie gazière constitue une base industrielle précieuse.

L’eau ouvre une perspective tout aussi importante. Comme nous l’avons déjà vu ailleurs, une géopolitique de l’eau sera indispensable pour compenser les conséquences de la stratification du climat, avec des inondations dramatiques ici tandis qu’une sécheresse persistante sévit là. L’Humanité n’en n’a pas encore pris conscience, mais ça viendra. Le changement climatique, les déséquilibres géographiques de la ressource et la croissance des besoins industriels pourraient progressivement faire de l’approvisionnement hydrique une question géopolitique majeure. Le développement du dessalement, des réseaux interrégionaux, des systèmes de pompage, de stockage et de distribution nécessitera des investissements et une ingénierie d’une ampleur considérable, ce qui est précisément leur coeur de métier.

Qui possède aujourd’hui une expérience comparable dans le financement, la construction et l’exploitation de réseaux de transport de fluides sur de très grandes distances, parfois dans des conditions géographiques et politiques extrêmes ? Les groupes pétroliers et gaziers font incontestablement partie des industriels capables de participer à cette nouvelle infrastructure mondiale, aux côtés des spécialistes historiques de l’eau. Cela ne signifie pas que transporter de l’eau serait identique à transporter du pétrole (c’est plus facile et moins risqué), ni que la gouvernance de ressources hydriques puisse être abandonnée à des intérêts privés, mais les compétences industrielles et financières requises pour les infrastructures et la logistique présentent des complémentarités évidentes.

Nous pourrions ainsi voir les grands acteurs pétroliers se transformer progressivement en entreprises de la matière et des fluides, intervenant dans la circulation du carbone, de l’hydrogène, de l’eau et des carburants de synthèse, tout en conservant leurs activités de raffinage, de transformation et de distribution sous des formes nouvelles. Une mutation industrielle beaucoup plus profonde et rentable qu’une simple diversification de portefeuille vers quelques centrales solaires ou parcs éoliens. Une mutation qui aurait sa propre logique de rentabilité.

Organiser la reconversion plutôt que combattre les acteurs existants

C’est ici que la proposition de péréquation de 6 dollars par baril prend tout son sens. Il ne s’agit donc pas de prélever de l’argent sur les compagnies pétrolières pour le distribuer à des concurrents susceptibles de les faire disparaître, mais de financer l’émergence d’un marché dans lequel ces compagnies sont particulièrement bien placées pour devenir des acteurs majeurs, grâce à leurs compétences et à leurs infrastructures existantes.

Une compagnie investissant massivement dans la production de carburants synthétiques pourrait ainsi récupérer, sous forme de soutien à la production et à l’industrialisation, une partie des contributions prélevées sur ses activités fossiles. À mesure que son activité de synthèse progresserait, sa dépendance aux revenus de l’extraction diminuerait, tandis que de nouveaux revenus prendraient le relais. La transition cesserait alors d’apparaître comme une menace pour sa survie économique pour devenir une stratégie industrielle rationnelle.

Les nouveaux entrants conserveraient évidemment leur place dans ce marché : les fonds de péréquation devraient financer les productions certifiées, et non réserver une rente aux acteurs historiques. Mais ces derniers disposeraient d’un avantage industriel qu’il serait absurde de vouloir détruire au nom de la transition. Il est parfaitement possible de défendre la décarbonation tout en considérant que les compagnies pétrolières ont un avenir industriel majeur. Le véritable enjeu n’est pas de faire disparaître les pétroliers, mais de rendre leur reconversion plus rentable que la poursuite de leur dépendance aux hydrocarbures fossiles. C’est le principe même d’une transition économique constructive : conserver les compétences, les infrastructures et les capacités d’investissement, tout en transformant leurs finalités et leurs sources de valeur.

Les carburants de synthèse : faire du carbone une ressource

La production d’hydrocarbures ne nécessite pas intrinsèquement de les extraire du sous-sol. Le terme « hydrocarbure » est une définition chimique, pas une qualification, on l’attribue au pétrole parce qu’il est aujourd’hui quasiment la seule source d’hydrocarbure, ça n’implique pas que l’on ne sache pas faire autrement. Des carburants liquides peuvent être synthétisés en combinant de l’hydrogène avec du carbone récupéré, notamment sous forme de CO₂.

Lorsque l’hydrogène est produit à partir d’électricité décarbonée et que le carbone provient d’un cycle atmosphérique renouvelable, il devient possible de produire des carburants présentant une empreinte climatique très inférieure à celle de leurs équivalents fossiles. Le CO₂ émis lors de leur combustion correspond alors, pour l’essentiel, à du carbone précédemment prélevé dans le cycle contemporain, plutôt qu’à l’introduction dans l’atmosphère de carbone fossile supplémentaire.

Le Centre commun de recherche de la Commission européenne soulignait encore en janvier 2026 le potentiel des carburants de synthèse, tout en rappelant leurs coûts élevés et les difficultés de passage à l’échelle industrielle. C’est précisément ce verrou que la péréquation proposée cherche à lever. Les carburants synthétiques présentent un intérêt particulier pour les usages plus difficiles à électrifier à court terme : aviation, transport maritime et certaines applications industrielles. Ils peuvent également contribuer à la décarbonation du parc de véhicules thermiques existant. Son remplacement intégral n’étant pas immédiat, il y aura des moteurs thermiques utiles résiduels qui perdureront encore plusieurs décennies alors que le pétrole aura disparu, son extraction n’étant devenue plus rentable.

Il ne s’agit pas pour autant de prolonger indéfiniment le moteur thermique. Même si des évolutions sont possibles il reste énergétiquement beaucoup moins efficace que la propulsion électrique directe. Produire un carburant de synthèse à partir d’électricité pour ensuite le brûler dans un moteur comporte d’importantes pertes de conversion. De plus il nécessite beaucoup d’entretien et même à l’hydrogène, s’il n’émet plus de CO2, il émet massivement du Nox, de l’oxyde d’azote, un gaz à effet de serre.

Il faut donc distinguer deux fonctions : accompagner la transition du parc existant et fournir une solution durable aux usages qui se perpétueront encore quelques temps en diminuant progressivement. Dans les deux cas, la question décisive est celle de l’industrialisation. Et sur ce terrain, les compagnies pétrolières disposent précisément de l’expérience, des infrastructures et des capacités financières qui pourraient leur permettre de devenir les principaux producteurs de carburants neutres, sans avoir à reconstruire de toutes pièces les chaînes de valeur nécessaires.

Et les biocarburants ? Une fausse bonne solution

Il convient ici de dissiper une confusion entretenue depuis des décennies. Introduire le préfixe « bio » ne signifie pas automatiquement écologique, et encore moins neutre en carbone. Les agrocarburants issus de cultures agricoles illustrent parfaitement cette confusion. Leur production mobilise des terres, des intrants, des heures de machines agricoles, de l’eau, des infrastructures, une filière industrielle de transformation, tout en entrant parfois en concurrence avec l’alimentation humaine et les fonctions écologiques des sols. Leurs émissions doivent être évaluées sur l’intégralité de la chaîne, notamment en tenant compte des changements directs et indirects d’affectation des terres. Certaines filières peuvent alors présenter un bilan aussi mauvais, voire pire, que celui des carburants pétroliers qu’elles prétendent remplacer.

En septembre 2024, Oxfam publiait un rapport particulièrement accablant sur les agrocarburants. L’organisation rappelait notamment que les pays européens avaient consacré 26 millions de tonnes de cultures à leur production en 2021, mobilisant des ressources agricoles qui pourraient remplir d’autres fonctions. Cette politique consiste donc plus à déplacer le problème plutôt qu’à le résoudre. Même les carburants produits à partir de déchets organiques posent une question systémique. Ces matières ne sont pas nécessairement dépourvues d’autres usages : méthanisation, amendement des sols, valorisation industrielle ou alimentation de chaînes de production existantes. Les détourner peut engendrer des besoins supplémentaires ailleurs. De la matière organique détournée vers le carburant, c’est moins de matière organique dans les champs et donc plus d’engrais de synthèse polluant et contribuant à l’érosion des sols faisant qu’il faudra des intrants pour les cultures.

Il existe certes des filières particulières présentant des économies d’émissions mesurables. Mais cela ne transforme pas les biocarburants en solution généralisable à l’ensemble des besoins énergétiques, ni ne supprime les effets indirects de leur développement. C’est pourquoi je propose de les exclure du dispositif de péréquation pétrolière. Le financement doit viser les carburants synthétiques issus de processus industriels non agricoles, et non encourager une nouvelle extension des cultures destinées à être brûlées. L’enjeu est de développer une industrie du carbone circulaire qui puisse augmenter sa production sans proportionnellement accroître l’emprise sur les terres agricoles et les écosystèmes. Le débat ne doit plus porter sur l’origine prétendument naturelle d’un carburant, mais sur sa capacité réelle à éviter l’ajout de carbone fossile dans l’atmosphère, en tenant compte de toutes ses conséquences systémiques.

Une transition économiquement organisée plutôt que perpétuellement subventionnée

Les deux propositions reposent finalement sur une même logique. Dans le premier cas, les financements maintenant ou développant la dépendance fossile supporteraient des conditions moins favorables, tandis que les investissements de décarbonation bénéficieraient d’un crédit meilleur marché. Dans le second, les revenus de l’extraction pétrolière contribueraient à financer les capacités industrielles destinées à remplacer progressivement les carburants fossiles, tout en accompagnant la conversion des compagnies pétrolières vers leurs futures activités et sources de rentabilité. Ce sont deux formes de péréquation, appliquées à des flux économiques différents.

Elles ne sont pas forcément absolument gratuites. Un renchérissement de certaines activités pourrait se produire, qui serait supporté par les entreprises, leurs investisseurs et, dans une certaine mesure, leurs clients. Des mécanismes d’accompagnement pourraient être ponctuellement nécessaires pour éviter que les ménages ou les entreprises dépendant encore des énergies fossiles soient pénalisés avant de disposer d’alternatives accessibles. Mais elles présentent un avantage essentiel : elles organisent une redistribution de ressources existantes vers les investissements qui réduisent les dépendances futures, au lieu de faire reposer systématiquement ces investissements sur de nouvelles dépenses budgétaires pour compenser les dégâts et les inconvénients.

Il ne s’agit pas non plus d’abolir toute intervention publique. Il faut des règles, des certifications, une supervision et des accords internationaux très complexes, une diplomatie intense. L’articulation avec les instruments existants, notamment les marchés du carbone, doit être soigneusement définie pour éviter les incohérences et les doubles prélèvements. Mais la puissance publique deviendrait avant tout l’organisatrice d’un changement de structure économique. C’est donc une question de volonté politique, comme pour la transition sociétale, soit on s’acharne à grands frais à perpétuer le XXe siècle, soit on passe au XXIe siècle.

La transition énergétique n’est pas seulement une affaire de technologies, de subventions ou d’obligations réglementaires. C’est une question de répartition du capital, de prix du financement et d’architecture des incitations dans un environnement économique et industriel réorganisé en conséquence des nouveaux paramètres.  Nous continuons trop souvent à raisonner comme si la décarbonation était une charge venant s’ajouter à l’économie existante, voire comme si elle nécessitait la disparition de secteurs industriels entiers. Or elle représente également la construction de nouvelles capacités productives, la création de nouveaux marchés, la réduction de dépendances stratégiques et le développement de nouvelles sources de valeur.

Dans cette perspective, les compagnies pétrolières ne sont pas condamnées à devenir les vestiges d’une économie révolue. Leur expertise industrielle pourrait au contraire leur permettre d’occuper une place majeure dans les nouvelles chaînes de valeur du carbone, de l’hydrogène et des grandes infrastructures hydriques. À condition, naturellement, que les règles économiques rendent ces transformations plus attractives que la poursuite de l’exploitation fossile. L’enjeu n’est donc pas seulement de trouver de quoi payer la transition, mais d’organiser l’économie de sorte que les activités fossiles contribuent progressivement au financement de leurs substituts, tout en donnant aux entreprises qui les exploitent les moyens et l’intérêt économique de devenir les acteurs industriels de leur propre succession.

Il n’y a aucune fatalité à faire supporter à la collectivité l’intégralité du coût d’une transformation dont les instruments financiers, les compétences industrielles et les futurs bénéficiaires économiques existent déjà. Et pas plus non plus à lui faire supporter les coûts du dérèglement climatique et de l’échouage du modèle économique du XXe siècle, encore faut-il accepter de faire évoluer les mécanismes qui orientent le capital. La transition énergétique ne consiste pas uniquement à renoncer à l’industrie surproductive et destructrice de l’environnement d’hier pour créer de l’emploi pour mettre à sa place celle de demain. Elle consiste aussi et surtout à récupérer ce qui peut l’être, pour transformer les capacités existantes afin de leur permettre de répondre aux besoins et aux marchés du XXIe siècle.

Une nouvelle opportunité de « Trente glorieuses » pour le XXIe siècle, une ère de prospérité et d’abondance reposant sur une économie de croissance régénérative, libérée des contingences nées au XXe siècle pour répondre aux problématiques du XXe siècle.

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