La valeur ajoutée industrielle du 21e siècle c’est le token transformé, l’unité de précalcul
La phrase de Gabriel Attal a le mérite de poser brutalement l’enjeu :
« Si on rate la révolution de l’IA, nos enfants auront le choix entre servir du café aux Américains ou du thé aux Chinois quand ils viendront visiter notre patrimoine en Europe ».
La formule est forte, elle frappe. Elle résume une angoisse européenne réelle : celle d’un continent industriel en déroute totale, anachronique, accroché à son passé et qui manque son futur.

Mais elle rate l’essentiel, parce que, en réalité Anthropic, OpenAI, Gemini, ne représentent pas l’avenir de l’IA. Juste de l’IA générative, c’est le buzz du moment. Plus on avancera dans le temps et plus l’IA sera diffuse, transparente, il y en aura partout, invisible. Aujourd’hui, quand on parle à une IA, c’est un data center qui nous répond. Demain, ce sera l’environnement qui interagira directement avec nous.
Le problème est donc ailleurs, non pas dans l’IA, mais dans la puissance de calcul. Et ça, c’est dans l’espace que ça se joue, pas sur Terre.
L’industrie du 21e siècle, ce n’est pas la production de masse de biens, ce n’est pas l’énergie, c’est la puissance de calcul. La valeur, c’est le token, pas brut, le token transformé, comme d’exporter de la fève de cacao ne vaut rien si on ne la transforme pas en masse de cacao ou même en chocolat directement sur place. Et Musk va fournir au monde occidental le calcul orbital, il va produire massivement ce token transformé par ceux qui exploiteront son infrastructure. Il va tout simplement fournir la puissance à l’IA occidentale mondiale. Il ne possèdera pas l’IA, mais ce qui lui permettra d’exister. Il possédera l’immeuble, dont les IA seront les locataires.
Dans l’espace, on peut délocaliser le précalcul massif. Tout ce qui ne nécessite pas de réponse immédiate, comme les prévisions météo, la recherche sur les matériaux, la dématérialisation des expériences scientifiques, tout cela n’a pas besoin de vitesse, juste de puissance. Ce qui a besoin de vitesse, c’est la gestion, le fonctionnement, de l’environnement immédiat. Et pour avoir cette vitesse, il faut des centres de calcul locaux, terrestres, qui disposent de précalculs en nombre. Alors qu’aujourd’hui ces centres de calcul sont sursaturés en raison de la limitation de la capacité disponible, l’essentiel de leur puissance absorbée pourra être déporté vers l’espace, où l’énergie solaire, le refroidissement radiatif et le foncier, sont illimités.
De fait, en tenant ses propos Attal loupe tout bonnement le coche. De chercher à raccrocher les wagons de l’IA, c’est exactement ce qu’il ne faut pas faire et nous mettrait à contretemps de l’avenir. L’enjeu du 21e siècle ne sera pas seulement de posséder une IA. Il sera de posséder ce qui permet à l’IA d’exister : le calcul. Et plus précisément encore : le calcul spécifique, c’est là que se jouera la valeur, c’est ça l’unité de valeur du 21e siècle, comme l’objet était celui du 20e siècle.
Pas dans le bavardage génératif des grands modèles actuels, ni dans le fait d’avoir un chatbot national, européen, souverain, conforme, subventionné et médiatiquement présentable. Tout cela appartient déjà au moment présent, peut-être même déjà au moment passé. Avec Mistral AI, nous l’avons. Et ce n’est pas les infrastructures qui manqueront à Mistral, mais les débouchés pour sa puissance. Qui est prometteuse, parce que tous ces modèles génératifs, les LLM, sont d’ores-et-déjà le passé, l’avenir est aux World Models et avec Yann Lecun l’Europe est à la pointe sur le sujet.
Anthropic, OpenAI, Gemini, Mistral et les autres n’incarnent que l’actualité spectaculaire de l’IA. Ils ne représentent pas son horizon industriel. Ils sont la phase visible, conversationnelle, médiatique, fascinante, de quelque chose de naissant beaucoup plus vaste. Aujourd’hui, quand nous parlons à une IA, c’est encore un data center qui nous répond. Demain, ce sera l’environnement lui-même.
L’IA deviendra diffuse, ambiante, transparente, intégrée aux objets, aux bâtiments, aux véhicules, aux infrastructures, aux systèmes de santé, aux outils industriels, aux villes, aux réseaux énergétiques, aux processus scientifiques. Elle sera moins une application qu’une propriété du monde technique. On ne « consultera » plus seulement une IA. On interagira avec elle en vivant dans un environnement qui calcule, anticipe, ajuste, simule, corrige et optimise en permanence.
Le vrai sujet n’est donc pas uniquement l’intelligence artificielle. Le vrai sujet, c’est le calcul.
La puissance brute ne suffit pas
On parle beaucoup de puissance de calcul comme on parlait autrefois de tonnes d’acier, de barils de pétrole, de mégawatts électriques ou de lignes de production automobile. Et c’est logique. Chaque époque a son infrastructure dominante. Le 19e siècle a eu le charbon, le rail, l’acier. Le 20e siècle a eu le pétrole, l’électricité, l’automobile, la pétrochimie, l’aviation, l’électronique. Le 21e siècle aura le calcul.
Mais dire cela ne suffit pas. Car la puissance de calcul brute n’est que la matière première. Elle est l’équivalent numérique de la fève de cacao. Elle a de la valeur, bien sûr. Mais la vraie valeur n’est pas dans la fève exportée en vrac. Elle est dans la masse de cacao, puis dans le chocolat, puis dans la recette, puis dans la marque, puis dans l’expérience culturelle qui l’entoure. Le token brut est la fève. Le token transformé est le chocolat.
Demain, l’industrie stratégique ne consistera pas seulement à produire des tokens au kilomètre, mais à produire des tokens efficaces, chargés de contexte, de mémoire, de simulation, de culture, de droit, de science, de finalité. Autrement dit : du calcul spécifique.
Le token n’a pas la même valeur selon ce qu’il contient, ce qu’il prépare, ce qu’il permet, ce qu’il anticipe. Un token utilisé pour générer une image amusante n’a pas la même valeur qu’un token issu d’un précalcul météorologique, d’une simulation de matériaux, d’un modèle hydrologique régional, d’un protocole médical personnalisé, d’une optimisation énergétique urbaine, d’une chaîne logistique portuaire ou d’un jumeau numérique industriel.
La rareté ne sera pas tant dans la capacité à calculer que dans la capacité à produire du calcul pertinent. Et la vraie ressource rare de l’Europe est là : dans son potentiel intellectuel. C’est dans l’intelligence que se trouve la valeur, pas dans l’infrastructure. L’infrastructure est plus spectaculaire, plus impressionnante, mais c’est l’intelligence qui a de la valeur. Bâtir l’infrastructure coûte cher et rapporte peu, l’intelligence est peu chère, mais rapporte énormément.
L’avenir du calcul massif est orbital
Sur Terre, la puissance de calcul se heurte à trois limites physiques majeures : le foncier, l’énergie, le refroidissement. Un data center terrestre est une infrastructure lourde. Il faut du terrain, de l’électricité, de l’eau ou des systèmes de refroidissement puissants, des connexions, de la sécurité, des autorisations, une acceptabilité sociale et politique. Plus l’IA progresse, plus ces contraintes deviennent massives. Même si la technologie permettra de disposer exponentiellement de plus en plus de puissance avec de moins en moins de ressource, la multiplication compensera les gains d’efficacité.
Dans l’espace, l’énergie solaire est disponible de manière directe et illimitée. Le refroidissement peut s’appuyer sur le rayonnement thermique vers le vide spatial, un refroidissement radiatif illimité. Le foncier orbital est également illimité. Chaque orbite dispose de sa capacité d’accueil d’équipements. Dans le cas du calcul, on peut tout-à-fait imaginer mettre des satellites à orbiter très loin de la Terre si le temps de latence est sans importance. Pour du simple calcul, que le résultat atteigne la Terre en 20 millisecondes ou en 2 secondes et demi, ça ne change absolument rien, ce qui compte c’est d’avoir le résultat pour l’intégrer dans le travail que l’IA doit fournir grâce à lui, c’est tout. Et le précalcul ne se produit pas sur demande à flux tendu, il est anticipé, et les clients qui en ont besoin l’achètent et le stockent localement, de sorte qu’il sera disponible instantanément au moment opportun. C’est un produit, tant au sens mathématique du terme qu’au sens industriel, un produit non physique, un bien dématéralisé. Le calcul massif, non urgent, peut donc trouver une zone d’expansion naturelle dans l’infini de l’espace. Et sur cette capacité spécifique, il faut le dire, l’Europe est totalement larguée, y penser c’est se ruiner bêtement.
C’est là qu’il faut distinguer deux types de calcul. D’un côté, le calcul immédiat : celui qui doit répondre vite, localement, au plus près des usages. Gestion d’un véhicule autonome, robotique, interaction humaine, sécurité industrielle, santé en temps réel, ville intelligente, réseau énergétique local. Celui-là doit rester proche du terrain. Il a besoin de latence faible.
De l’autre, le précalcul massif : celui qui n’a pas besoin de répondre dans la milliseconde, mais qui a besoin d’une puissance gigantesque. Prévisions météorologiques, climatologie, matériaux, chimie, biologie computationnelle, simulation industrielle, entraînement de modèles, optimisation logistique, recherche scientifique dématérialisée, jumeaux numériques planétaires, modélisation agricole, énergétique, médicale, urbaine. Ce calcul-là peut être déporté. Et s’il peut être déporté, alors l’espace devient une infrastructure industrielle majeure.
Ce n’est pas que tous les serveurs partiront demain en orbite. C’est la déformation caricaturale des détracteurs du concept, parce qu’il y en a, comme il y en a pour toute chose, les gens aiment avoir tort, ça fait sérieux. Il n’en reste pas moins qu’une partie croissante du calcul lourd pourra être produite hors sol, puis redescendre sous forme de modèles, de bibliothèques, de précalculs, de couches spécialisées, de données raffinées, exploitables par des centres locaux terrestres plus légers, plus rapides, plus contextualisés.
L’espace ne remplacera pas le sol, il le soulagera en produisant le fond de calcul sur lequel le sol pourra agir vite.
Celui qui possède l’immeuble contrôle les locataires
Dans cette perspective, le dépendance stratégique ne proviendra pas des modèles américains ou chinois, mais de l’infrastructure qui les rend possibles. Celui qui possède les modèles possède une partie de l’IA. Celui qui possède le calcul possède l’immeuble. Les IA ne sont alors plus que des locataires.
C’est là que la position des startups du calcul spatial (Cowboy Space, Starcloud) ou des entreprises comme celle de Jeff Bezos, BlueOrigin et, surtout, celle d’Elon Musk, grâce à l’environnement intégré de SpaceX, devient considérable. Ces entreprises ont une culture de lancement massif, une capacité industrielle spatiale sans équivalent occidental.
Musk est le plus ambitieux, avec rien de moins que 1 million de data centers orbitaux. Il ne se contente donc pas d’être un acteur du spatial, il devient potentiellement l’opérateur majeur de l’infrastructure de calcul du monde occidental. Il n’a pas besoin de posséder toutes les IA. Il lui suffit de posséder ce dont elles auront besoin pour exister, croître, s’entraîner, se recalibrer, simuler, précalculer, se connecter.
Dans l’économie industrielle de production de masse classique, on possédait les mines, les ports, les chemins de fer, les pipelines, les usines, les réseaux électriques. Dans l’économie computationnelle, on possédera les orbites, les lanceurs, les constellations, les capacités énergétiques orbitales, les nœuds de calcul, les réseaux de transmission, les couches de précalcul. Ce n’est pas une simple compétition technologique. C’est une compétition d’infrastructure civilisationnelle. Et sur ce terrain, l’Europe est largement absente.
L’Europe ne gagnera pas la guerre de la puissance brute
Il faut regarder les choses froidement. L’Europe n’est pas aujourd’hui en position de gagner la course mondiale à la puissance de calcul brute. Elle manque d’énergie abondante et bon marché. Elle manque de foncier disponible et accepté politiquement. Elle manque d’une culture industrielle du risque. Elle manque d’une capacité spatiale compétitive. Elle manque de vitesse d’exécution. Elle manque de capitaux réellement massifs.
Timorée, pétrie d’aversion au risque, prudente, elle annonce régulièrement des plans à 10, 20, 30 milliards, pendant que les autres raisonnent en centaines de milliards, parfois en milliers. L’écart n’est pas seulement budgétaire, il est mental. L’Europe « favorise », « encadre », « soutient », « accompagne », « incite », « stimule », « régule », « normalise », « déploie une stratégie ». Pendant ce temps, les autres font.
Ariane a été une réussite dans un monde où l’espace était une ressource rare, et donc cher, institutionnel, lent, réservé aux États et aux grands programmes. Mais ce monde a disparu. Désormais l’espace est privé, commercial, industriel, fait de véhicules réutilisables. Il est concurrentiel, compressé par les coûts, accéléré par les cadences, quand Ariane est toujours chère. Jeff Bezos lui confie le lancement de ses satellites, mais c’est parce que son propre vaisseau connaît quelques problèmes. Ariane n’est qu’une solution temporaire, une possibilité de ne pas interrompre le déploiement, ce qui ne durera pas.
Quand on peut lancer ailleurs pour une fraction du coût, l’ancien prestige spatial ne suffit plus. Il devient même un piège : on croit encore posséder une capacité stratégique parce qu’on possède la mémoire de notre puissance. Mais une mémoire n’est pas une infrastructure. Par le passé Ariane a été le meilleur lanceur, le plus fiable. Le plus cher, mais très fiable, elle avait une valeur ajoutée. Elle est toujours aussi fiable, même dans ses nouvelles versions, mais toujours chère, alors qu’on peut avoir aussi bien ou presque aussi bien pour une fraction du coût. En réalité, pour tout dire, Ariane est un anachronisme.
Sur le calcul terrestre, même problème. Installer des data centers partout en Europe peut sembler rassurant. Cela donne des chantiers, des annonces, des inaugurations, des photographies politiques. Mais si l’avenir du calcul massif se déplace partiellement vers l’orbite, et si la valeur se concentre non dans le data center lui-même mais dans le précalcul spécifique qu’il permet, alors l’Europe risque de construire les infrastructures d’hier avec l’argent de demain.
C’est le danger classique des économies en retard : elles ne rattrapent pas l’avenir, elles rattrapent le présent au moment où il devient obsolète, se coupant des ressources pour financer l’avenir.
Le piège du mimétisme industriel
La France connaît bien ce piège, elle l’a déjà vécu avec le numérique, internet. Elle était championne dans l’informatique, mais avec l’arrivée d’internet, elle a préféré s’accrocher à sa propre technologie avec le Minitel, faisant qu’elle a perdu son avance informatique alors que le Minitel n’existe plus. Aujourd’hui elle récidive en loupant le coche de la transition énergétique en s’acharnant à son nucléaire. Elle a déjà 15 ans de retard sur le déploiement des renouvelables, qui représentent l’avenir et galère avec le nucléaire, difficile à gérer dans de telles proportions et cher, et en réponse elle fait tout pour aggraver la situation.
Le nucléaire est une technologie puissante, utile, stratégique. Il serait absurde de le nier. Mais en faire l’axe quasi exclusif d’une stratégie énergétique, c’est confondre valeur et monopole. Une technologie peut être excellente sans devoir occuper 70 % du système. Le nucléaire a une valeur : puissance pilotable, densité énergétique, stabilité du réseau. Mais les renouvelables ont une autre valeur : modularité, rapidité de déploiement, baisse des coûts, distribution territoriale, complémentarité, résilience, à laquelle la France préfère renoncer pour avantager le nucléaire. Ce qui fait que dans 30 ans elle se sera confrontée au mur du nucléaire, tout en n’ayant pas suffisamment déployé les énergies du futur et devra alors importer son électricité dont elle est si fière aujourd’hui d’exporter massivement.
Un système intelligent exploite chaque technologie pour sa valeur propre. Il ne transforme pas une spécialité en religion industrielle. Les États-Unis, malgré leur amour culturel pour la puissance, le nucléaire, les grands systèmes et l’industrie lourde, sont plus pragmatiques. Ils utilisent le nucléaire, mais développent massivement les renouvelables. Ils ne sacralisent pas une technologie contre toutes les autres. Ils prennent ce qui marche, là où cela marche, au moment où cela marche. Le nucléaire, qu’ils adorent et sont très fiers, représente 20 % de leur mix et non 70 % comme chez nous et alors on geint des perturbations des renouvelables, il faut faire moduler le nucléaire alors qu’il n’aime pas ça. Et tout ça en attendant le choc final dans 30 ans.
Pour le calcul, le raisonnement doit être le même. Avoir des data centers européens est nécessaire évidemment, c’est indiscutable. Mais croire que l’avenir consiste simplement à multiplier les data centers terrestres pour rivaliser frontalement avec les géants américains ou chinois est une erreur de focale.
Le danger est de se retrouver dans 25 ou 30 ans avec, d’un côté, un mur nucléaire mal anticipé, de l’autre, des data centers terrestres coûteux, énergivores et dépassés et, au-dessus de nous, des constellations étrangères produisant le calcul qui vaut réellement une fortune et qui n’est pas produit par nous et que nous allons devoir acheter à d’autres alors qu’il ne nous correspond pas.
En faisant cela, l’Europe aura alors construit des silos, quand les autres auront construit le moulin.
La valeur européenne n’est pas dans la masse, mais dans la spécificité
Faut-il en conclure que l’Europe est condamnée ? Non. Mais elle doit cesser de dilapider sa ressource du futur à vouloir imiter les autres sur leur terrain avec 20 ans de décalage technologique sur le passé.
La Chine a sa puissance industrielle, sa profondeur démographique, sa planification, sa culture de l’exécution méthodique, son rapport organique au développement collectif.
Les États-Unis ont leur capital-risque, leur brutalité entrepreneuriale, leur capacité à mobiliser des montagnes de capitaux, leur empire numérique, leur culture de la performance, leur acceptation du risque et de l’échec.
Le Japon et la Corée ont leur excellence industrielle, leur précision, leur robotique, leur culture de la qualité, leur rapport profond à l’intégration technologique.
L’Europe ne gagnera pas en devenant en 2040 une mauvaise Amérique ou une petite Chine, en copiant pour 2050 ce que les autres avaient réalisé pour 2035.
Elle peut gagner en devenant pleinement européenne, en exploitant son potentiel intellectuel européano-européen. Sa valeur spécifique n’est pas seulement technique. Elle est culturelle, juridique, sociale, démocratique, écologique, philosophique.
L’Europe est indiscutablement l’espace politique le plus avancé du monde en matière de droits humains, de protection sociale, de démocratie institutionnelle, de sensibilité écologique, de régulation, de pluralisme culturel, de complexité historique. Cela la ralentit parfois, souvent. Cela la rend pesante et même agaçante. Mais cela constitue aussi une ressource rare. Et dans un monde où tout le monde pourra produire du calcul, ce qui vaudra cher sera le calcul singulier.
Le précalcul américain ressemblera à l’Amérique : performance, argent, optimisation, vitesse, conquête, domination de marché.
Le précalcul chinois ressemblera à la Chine : méthode, planification, cohérence collective, développement national, stabilité sociale, efficacité systémique.
Le précalcul européen devrait ressembler à l’Europe : raison, droit, équilibre, démocratie, écologie, complexité sociale, protection de la personne, pluralisme, patrimoine, territoire, qualité de vie.
Voilà le créneau stratégique. Non pas seulement construire « notre IA ». Mais produire du calcul européen. C’est en faisant ce qu’elle sait faire, dont elle a le potentiel, qui correspond à son courage financier limité et sa puissance intellectuelle et culturelle considérable, qu’elle générera de la richesse. En faisant que les autres doivent lui acheter ce qu’ils ne produisent pas eux-mêmes, au lieu de devoir leur acheter ce qui ne nous correspond pas et qu’ils ont produit avec nos infrastructures passéistes. Ce n’est pas une posture morale. C’est une stratégie industrielle.
La rareté du 21e siècle sera culturelle
Au 20e siècle, on n’achetait pas seulement une voiture. On achetait un caractère. La rage de la muscle car américaine n’était pas la nervosité d’une sportive italienne. Le moteur unique au monde d’une Ferrari n’était pas une classieuse Aston Martin. Une Porsche, conceptuelle et design, n’était pas une Jaguar, ou la sportivité était limitée par la quête de classe. Une opulente et massive Mercedes n’était pas une Citroën, digne représentante de l’élegance française. Une japonaise offrait une promesse de fiabilité. C’était un objet au travers duquel transparaissait une culture. La mécanique était une signature et le bruit, la ligne, la tenue de route, le confort, la finition, l’arrogance ou l’élégance faisaient partie de la valeur.
Dans Amicalement vôtre, Tony Curtis dans une Ferrari face à Roger Moore dans une Aston Martin, ce n’était pas seulement deux voitures. C’était deux civilisations, deux façons d’envisager la vie : l’arriviste américain flamboyant face au so british classieux.
Aujourd’hui, avec l’électrique, beaucoup de cette spécificité s’efface. Les voitures convergent. Même les marques mythiques peinent à conserver leur singularité. Une Ferrari électrique n’est plus une Ferrari. Sa Luce ressemble à une chinoise plus performante et cinq fois moins chère. Quand la mécanique rare disparaît, une partie du mythe disparaît avec elle.
Pour Ferrari, ce qui a fait la marque, c’était le moteur. Le moteur Ferrari était unique au monde. Dire que sur son bateau on avait un moteur Patrol, ah ouais, c’est bien, c’est fiable, pour la pêche au gros. Un moteur, Corvette, ouah, c’est du sérieux, ça marche bien. Un moteur Ferrari, ça hume la course, ça fleure bon la gomme brûlée, la rage… et ça, c’est terminé, tout simplement. Donc Ferrari ne peut pas s’adapter, ils sont condamnés à disparaître. Dans 15 ans Ferrari aura rejoint l’Histoire, inéluctablement.
La leçon est simple : la technologie standardise alors que la valeur c’est la spécificité. Ce qui vaut cher, ce n’est pas ce que tout le monde peut faire. C’est ce que vous seul pouvez faire. Et le calcul suit la même logique, raison pour laquelle il est l’industrie dominante des économies avancées au 21e siècle. D’autant que depuis l’ère du train, de l’aviation, l’électricité, l’automobile, au rang des économies avancées sont venus s’ajouter de nouveaux entrants, le Japon, puis la Corée, puis la Chine, maintenant la Malaisie, le Vietnam, la Thaïlande, qui entrent dans la danse, l’Afrique monte en puissance. Mais tous ont leur rôle à jouer, leur propre avenir industriel, leurs propres spécificités.
Aujourd’hui la puissance brute se massifie. Les infrastructures se concentrent. Les grands opérateurs qui les possèdent produisent des quantités gigantesques de calcul générique. Mais ce calcul générique se transforme progressivement en commodité, comme l’électricité, le cloud, la bande passante ou l’acier.
La valeur différenciante sera dans le calcul spécialisé, contextualisé, certifié, orienté par une culture, une finalité, une norme, une expérience historique. Le calcul européen ne doit donc pas chercher à être le plus gros, mais à être irremplaçable.
L’Europe doit vendre du précalcul civilisé
L’Europe ne doit pas seulement se demander : « Comment avoir notre OpenAI ? ». Elle doit se demander : « Quel calcul le monde viendra-t-il chercher chez nous parce qu’il ne le trouvera pas ailleurs ? ».
C’est une question beaucoup plus profonde et bien plus complexe donc bien plus chère. Dans un monde saturé d’IA, le besoin de confiance deviendra central. Qui a produit ce modèle ? Sur quelles données ? Avec quels biais ? Selon quelles normes ? Pour quelle finalité ? Avec quelle traçabilité ? Dans quel cadre de responsabilité ? Avec quelle protection des personnes ? Avec quelle compatibilité écologique ? Avec quelle gouvernance ?
L’Europe a une carte immense à jouer dans le calcul certifié. Pas seulement l’IA « éthique », formule creuse et bureaucratique, d’autant qu’elle n’est pas vraiment dans la course en la matière. Elle a inscrit son break Peugeot pour participer avec les Formule, mais si elle a une chance d’arriver, les autres seront déjà rentrés chez eux à ce moment-là, sans l’attendre.
Ce qu’il lui faut, c’est du calcul à haute valeur institutionnelle, pas de l’IA, pas du token brut, du token transformé par une civilisation.
Le calcul comme nouvelle matière exportable
Il faut ici changer complètement d’imaginaire. Nous avons longtemps pensé l’industrie comme production d’objets : voitures, machines, avions, médicaments, matériaux, équipements, infrastructures. Demain, une part croissante de l’industrie consistera à produire des couches de calcul utilisables par d’autres industries.
Un pays pourra exporter des modèles météorologiques régionaux, des simulations agricoles, des bibliothèques de matériaux, des protocoles médicaux personnalisables, des jumeaux numériques urbains, des systèmes d’optimisation logistique, des moteurs de simulation énergétique, des précalculs de robotique, des modèles de maintenance prédictive, des cartes de risques climatiques, des architectures de régulation algorithmique.
Ce ne seront pas seulement des logiciels, mais des produits industriels computationnels, du semi-fini numérique, des briques de réalité, de gestion, de production, de fabrication, précalculées, de l’intelligence humaine civilisationnelle amplifiée autant à l’IA qu’à la Culture.
Le calcul deviendra une matière intermédiaire, comme l’acier, le ciment, le plastique ou le silicium. Et comme toute matière intermédiaire, il aura plusieurs niveaux de valeur : brut, raffiné, spécialisé, certifié, intégré, culturellement identifié. L’Europe n’a peut-être pas les moyens de produire le plus grand volume de calcul brut. Mais elle peut devenir l’un des grands producteurs mondiaux de calcul raffiné, de calcul de très grande valeur.
Rater l’IA, ce n’est pas ne pas avoir son chatbot
C’est pourquoi la phrase de Gabriel Attal est à la fois juste et insuffisante. Oui, rater la révolution de l’IA serait dramatique. Mais rater l’IA ne signifie pas ne pas avoir notre grand modèle conversationnel souverain. Rater l’IA, ce serait croire que la bataille se joue là où elle est médiatiquement, politiquement, visible. Confondre l’interface avec l’infrastructure, le modèle avec le calcul, le calcul brut avec le précalcul spécifique, la souveraineté numérique avec l’annonce politique, le data center avec l’industrie computationnelle, est la plus grande erreur industrielle qu’il soit possible de commettre sur ce sujet crucial au tournant du siècle.
Et ce d’autant que les modèles que nous connaissons, les LLM, sont sans avenir. Energivores, complexes, inefficaces, inintelligents, ils prendront fin avec les « World Models », sur lesquels l’Europe est précisément en pointe mondiale. L’Europe n’est pas en retard sur l’IA, elle est en avance ! Yann Lecun a créé une société, valorisée d’emblée plusieurs milliards, qui est la plus avancée de la planète en la matière. Autant dire que s’acharner à construire massivement des data centers dont les modèles d’avenir sur lesquels l’Europe est devant les autres et dont ils auront moins besoin est pour le moins improbable.
L’Europe peut perdre en essayant de courir derrière les autres, mais elle peut gagner en comprenant avant eux que la valeur n’est pas dans la masse indifférenciée, mais dans la rareté spécifique. Le chocolat vaut plus que la fève, le modèle contextualisé vaut plus que le token brut, le calcul civilisé vaut plus que la puissance nue.
Le choix stratégique
La question européenne n’est donc pas : « Comment faire comme les Américains ou les Chinois ? »
La question est : « Qu’est-ce que le monde ne pourra venir chercher qu’en Europe ? »
Si la réponse est « des réglementations », nous sommes perdus.
Si la réponse est « des subventions », nous sommes perdus.
Si la réponse est « des data centers installés trop tard », nous sommes perdus.
Mais si la réponse est « un calcul spécifique, démocratique, écologique, social, juridique, territorial, culturellement rare et industriellement exploitable », alors l’Europe dispose encore d’un levier considérable.
Elle ne doit pas seulement défendre son patrimoine, elle doit transformer son patrimoine civilisationnel en avantage computationnel. Car demain, le patrimoine ne sera pas seulement architectural, artistique ou historique, il sera aussi algorithmique. Il y aura un calcul américain, un calcul chinois, un calcul japonais, un calcul coréen.
Il doit y avoir un calcul européen.
Non pas un calcul plus moral parce qu’européen, un calcul plus spécifique, et donc plus rare et donc plus précieux.
Le 21e siècle ne sera pas seulement dominé par ceux qui auront la plus grande puissance de calcul. Il sera dominé par ceux qui sauront transformer cette puissance en formes de calcul que les autres ne savent pas produire. La valeur n’est plus dans le bruit de la machine mais dans la singularité de ce qu’elle calcule.
