Superatomique, les limites planétaires dépassées
Le tableau de Mendeleïev prend de la hauteur avec une troisième dimension. Les superatomes annoncent une civilisation qui ne se contentera plus d’exploiter la matière extraite dans l’environnement, mais apprendra à en concevoir les propriétés par la déduction des besoins. C’est là que l’on comprend le concept de fin de préhistoire de la civilisation. Jusqu’à présent la matière définissait une capacité. Désormais, grâce à la connaissance, le besoin définit la matière pour permettre la capacité.
Il y a des informations scientifiques dont on comprend immédiatement l’importance pratique
Une batterie avec une densité énergétique plus forte, qui se recharge plus vite et dure plus longtemps. Un traitement médical plus confortable tout en étant plus efficace. Un panneau solaire moins cher qui produit plus, résiste mieux aux éléments, tout en étant plus esthétique. Et il y en a d’autres dont les premières applications, lorsqu’on les remarque, paraissent modestes, très spécialisées, presque anecdotiques, alors qu’elles signalent un changement beaucoup plus profond. Les superatomes appartiennent à cette seconde catégorie.
En mars 2026, deux publications scientifiques sont venues confirmer l’accélération d’un domaine longtemps resté confidentiel. La première décrit des « molécules superatomiques », constituées de plusieurs superatomes qui mettent en commun leurs électrons comme le font les atomes naturels lorsqu’ils forment des molécules. La seconde présente les clusters atomiques comme les briques d’une nouvelle génération de matériaux et affirme explicitement qu’ils permettent « d’étendre et d’enrichir le tableau périodique conventionnel », en donnant accès à des compositions et à des fonctions impossibles à obtenir avec les seuls éléments connus.[1][2]
Cette formulation mérite que l’on s’y arrête. Parce qu’il ne s’agit pas d’annoncer que l’Union Internationale de Chimie aurait officiellement ajouté une rangée ou une colonne au tableau de Mendeleïev. Il n’est pas davantage question de la découverte d’un 119e élément. Cette évolution est d’une autre nature, plus difficile à représenter et beaucoup plus considérable. Désormais le tableau périodique cessera progressivement d’être seulement l’inventaire des briques que l’Univers a mises à notre disposition. Il deviendra la base d’un espace de conception s’étendant vers l’infini dans lequel l’humanité commence à fabriquer de nouvelles briques fonctionnelles. Le tableau de Mendeleïev n’est plus plat, il prend de la hauteur, des surcouches virtuellement illimitées vont s’ajouter au gré du progrès de la connaissance et de la maîtrise des conditions environnementales par l’Humanité.
De la carte de la matière à sa matrice de conception
Nous avons tellement l’habitude du tableau périodique que nous ne mesurons plus vraiment ce qu’il représente. On le voit comme une grille scolaire un peu rébarbative, avec ses cases, ses symboles et ses numéros à apprendre par coeur pour les meilleurs d’entre nous : hydrogène, carbone, oxygène, fer, cuivre, or, uranium. Il constitue pourtant l’une des plus grandes architectures intellectuelles de l’histoire humaine. Mendeleïev n’a pas simplement rangé les éléments connus, il a révélé une grammaire de la matière. Les propriétés chimiques ne sont pas distribuées au hasard, elles se répètent, s’organisent et forment des familles, construites au gré des conditions présentes à la création de l’Univers. La structure du tableau était si puissante qu’elle a permis de prédire l’existence et les caractéristiques d’éléments qui n’avaient pas encore été découverts.
Depuis, toute notre civilisation industrielle s’est construite sur cette grammaire. Nous avons appris à extraire les éléments, à les purifier, à les combiner, à les fondre, à les cristalliser, à les associer en molécules, en alliages et en matériaux composites. Nous avons bâti des ponts avec le fer et le carbone, l’électronique avec le silicium, les réseaux électriques avec le cuivre, les batteries avec le plomb ou le zinc, puis le lithium, les aimants avec le néodyme, les turbines avec le nickel et le titane. Mais, aussi sophistiquée soit-elle, cette civilisation demeurait dépendante d’un inventaire préexistant. La nature fournissait les briques fondamentales que l’humanité domestiquait selon leurs caractéristiques propres pour construire avec elles de quoi répondre à ses besoins.
Un superatome modifie cette relation de l’humain avec son environnement, contraint dans les « limites planétaires » dont se gargarisent obsessionnellement les écolos et les décroissants, n’envisageant que la possibilité de nous réfréner pour revenir dans ces limites. Mais ces limites planétaires n’existent en réalité que là où l’humain les place et la superatomique les porte beaucoup plus loin. Le cadre scientifique lui-même précise qu’il ne s’agit pas de limites fixes d’approvisionnement, mais de garde-fous quantifiés, placés avec une marge de sécurité autour de processus terrestres complexes. Le choix des variables, leur quantification et la position des seuils évoluent déjà avec les connaissances.Il ne s’agit pas d’un atome gigantesque ni d’un nouvel élément nucléaire. C’est un amas précisément organisé de plusieurs atomes dont les électrons adoptent collectivement une structure comparable à celle d’un atome naturel. Le cluster obtenu possède alors ses propres couches électroniques, ses propres orbitales et un comportement chimique global, lui conférant des spécificités déterminées par la volonté humaine. Certains superatomes présentent ainsi des caractéristiques comparables à celles d’un gaz noble, d’un halogène ou d’un métal alcalin. D’autres acquièrent des propriétés qui n’ont pas d’équivalent direct parmi les éléments ordinaires. De nouvelles possibilités débouchant sur un avenir vertigineux avec la matière exploitable.
Dans la chimie traditionnelle, les atomes constituent les briques à partir desquelles sont formées les molécules. Dans la chimie superatomique, certaines constructions deviennent elles-mêmes de nouvelles briques. Une structure composée peut tout en préservant son identité, sans changement magique fondamental de son essence, se lier à d’autres structures du même type et participer à la formation de molécules superatomiques, débouchant sur un spectre de matériaux étendu à des possibles inenvisageables jusqu’à présent. Les recherches récentes ne portent donc plus seulement sur des clusters isolés. Elles commencent à décrire leurs règles de liaison, leurs orbitales moléculaires, leurs chaînes, leurs polymères et les propriétés optiques, électroniques ou catalytiques qui émergent de ces assemblages conçus spécifiquement par la science.[1] Ce qui était hier une curiosité de la chimie quantique devient progressivement un système de construction, un Meccano atomique.

Une famille au-dessus des familles
La « troisième dimension » du tableau périodique ne doit pas être comprise comme une nouvelle série d’éléments que l’on placerait simplement sous les actinides. Elle ajoute un nouvel axe à la classification de la matière. À la base demeurent les éléments classiques, définis par leur nombre de protons. Au-dessus d’eux peuvent être imaginées des familles de clusters présentant des comportements électroniques analogues, mais dont les caractéristiques varient selon leur taille, leur composition, leur charge électrique, leur géométrie ou les molécules qui les entourent. Plusieurs combinaisons d’atomes peuvent ainsi reproduire une fonction comparable, tout en lui ajoutant du magnétisme, une réponse particulière à la lumière, une réactivité spécifique ou une conductivité réglable. Ce n’est donc pas une case supplémentaire qui apparaît, mais une profondeur nouvelle derrière les cases existantes débouchant sur des possibilités infinies qui défient l’imagination.
La différence est fondamentale. Les propriétés d’un élément naturel sont essentiellement imposées par sa structure atomique. L’or se comporte comme de l’or, le carbone comme du carbone et le chlore comme du chlore. On peut les insérer dans des molécules et des matériaux très différents, mais on ne réécrit pas librement leurs orbitales atomiques. Les clusters offrent une latitude de paramétrage beaucoup plus vaste. L’ajout ou le retrait d’un atome, le déplacement d’un constituant ou la modification d’un seul électron peuvent changer leur comportement. Des éléments non magnétiques peuvent produire ensemble un cluster magnétique. Une structure composée de métaux peut se comporter comme un semi-conducteur. Les assemblages peuvent atteindre des états d’oxydation, des réactivités ou des interactions que leurs composants ne présentent pas isolément et naturellement. La publication de 2026 consacrée aux matériaux à base de clusters décrit déjà des superélectrides, des électrolytes solides, des pérovskites plus résistantes à l’humidité, des matériaux thermoélectriques et des catalyseurs constitués d’un unique superatome.[2]
Nous ignorons encore ce qui peuplera réellement cette troisième dimension, qui sera commandée par les besoins du futur, dès lors que cette nouvelle possibilité existe. Nous ne connaissons ni les familles qui s’imposeront, ni les matériaux qui seront industrialisés, ni les propriétés qui transformeront l’énergie, l’électronique, la construction ou le spatial. Mais l’inconnu ne porte plus sur l’existence du territoire exploratoire, mais sur son exploration et son exploitation. Les applications pratiques déjà réalisées à titre de démonstration matérialisent l’infinitude virtuelle des possibles désormais accessibles. L’idée d’une chimie superatomique n’est désormais plus spéculative. Les superatomes sont synthétisés, caractérisés et assemblés. Leurs orbitales sont calculées, leurs liaisons étudiées et calibrées et leurs premières fonctions démontrées. Ce qui demeure prospectif, ce sont l’étendue de la carte et le rythme de son industrialisation. Nous savons qu’il existe désormais un étage supplémentaire. Nous ne savons simplement pas encore ce que nous y inscrirons. C’est déjà un événement historique majeur, un marqueur historique civilisationnel.
Désormais, le besoin commande la ressource
J’écrivais il y a quelques années que l’humanité avait acquis, grâce à la connaissance, la capacité de se soustraire à la contrainte de la ressource. La formulation pouvait paraître excessive, parce que nous raisonnons encore avec les catégories de l’ancienne civilisation industrielle : un besoin apparaît, nous cherchons la ressource naturelle qui possède les propriétés nécessaires, puis nous organisons son extraction. Eventuellement, nous faisons le contraire : on découvre une molécule, on analyse ses caractéristiques et on cherche ce que nous pourrions bien faire avec et si on lui trouve une utilité, on organise son extraction. Un modèle très limité puisque gaspilleur, si cette molécule est un sous-produit d’une autre extraction ou un résidu industriel et ne trouve pas d’utilisation, alors c’est un déchet qui vient s’ajouter à la masse qui étouffent déjà la planète.
Toute l’histoire économique et géopolitique s’est structurée ainsi. Le bronze exigeait du cuivre et de l’étain ; l’acier, du fer et du carbone ; l’électrification, du cuivre ; le numérique, du silicium et une multitude de métaux spécialisés. Les gisements ont déterminé les routes commerciales, la puissance des empires, la localisation des industries, les dépendances stratégiques et les conflits. Cette logique ne disparaîtra pas du jour au lendemain. Les superatomes sont eux-mêmes constitués d’atomes ; une civilisation matérielle aura toujours besoin de matière, d’énergie et d’infrastructures. Rien ne permet de violer la physique ni de produire quelque chose à partir de rien. Mais la matière première cesse progressivement d’imposer à elle seule la solution. Nous savons que le déchet n’existe en principe pas, la nature recycle tout depuis la nuit des temps, il n’y a donc pas de déchets, uniquement des molécules que nous ne savons pas réutiliser. Soit parce que ce qu’elles pourraient apporter débouche sur des utilisations obsolètes. Soit parce qu’il existe déjà une fonction similaire mais plus efficace ou pas beaucoup moins mais comme la filière est installée ce n’est pas intéressant d’y intégrer une nouvelle technologie. Soit parce que nous n’avons pas trouvé quoi en faire. Etc., il y a un éventail d’explications possibles à ce gâchis colossal.
Mais sur ce point aussi la science de la superatomique va changer la donne, parce qu’une molécule inutile séparément pourrait conférer des caractéristiques spécifiques à une structure superatomique. Donc nous avons non seulement d’un côté une infinité de nouvelles possibilités, mais de l’autre une nouvelle couche de possibilités à partir de matériaux déjà connus non utilisés jusque-là, ce qui augmente le volume de ressource disponible en l’élargissant à ce qui est aujourd’hui du déchet. Le recyclage moléculaire permet de revenir vers des constituants de plus en plus purs. La synthèse transforme des molécules communes en produits autrefois obtenus à partir de ressources fossiles ou rares. L’intelligence artificielle et le calcul à haut débit explorent des millions de configurations et découvrent des matériaux que la seule expérimentation humaine aurait mis des décennies à identifier. La chimie du carbone permet d’envisager des fibres, des polymères, des carburants, des matériaux de construction ou des molécules alimentaires issus du CO₂. Les métamatériaux obtiennent leurs fonctions moins de leur composition que de leur architecture. Les superatomes prolongent cette trajectoire jusqu’au niveau des briques chimiques elles-mêmes.
Dans l’ancien régime matériel, on cherchait une ressource parce qu’elle possédait la propriété désirée. Dans le nouveau, on définit d’abord la propriété, puis on recherche l’architecture atomique ou superatomique susceptible de la produire si la molécule n’existe pas à l’état naturel. Autrement dit, « désormais, c’est le besoin qui commande la ressource et non plus la ressource qui répond aux besoins ». Cette inversion ne signifie pas que chaque matériau rare trouvera demain un substitut parfait et bon marché. Elle signifie que la rareté géologique n’est plus un horizon indépassable. Une ressource devient rare, coûteuse ou politiquement inaccessible ? L’industrie peut en réduire l’usage, la recycler, changer de procédé, employer un autre élément ou concevoir une architecture offrant la même fonction par un autre chemin. Et si la propriété d’un matériau ne dépend plus exclusivement de l’élément qui le compose, mais de l’organisation de plusieurs éléments communs, la notion même de ressource stratégique commence à se déplacer, de l’extractivité vers la proactivité. La ressource décisive n’est plus seulement le minerai mais la connaissance capable d’organiser, de commander à la matière.
L’intelligence artificielle comme moteur de la chimie 3D
La nouvelle dimension du tableau périodique serait inutilisable sans une augmentation parallèle de nos capacités de calcul. L’espace des combinaisons possibles est vertigineux. Il faut choisir les éléments, le nombre d’atomes, leur géométrie, leur charge, les ligands protecteurs, les conditions de synthèse et les liaisons avec d’autres clusters. Même une variation minuscule peut transformer la stabilité ou les propriétés de l’ensemble. Aucun laboratoire ne peut tester empiriquement toutes ces configurations. C’était une limite physique contraignante jusqu’à présent où chaque avancée nécessitait des efforts gigantesques, des quantités de ressource et d’énergie, des débauches de moyens, avec parfois une possibilité envisageable mais inatteignable, condamnée à rester une idée. Une notion qui change désormais faisant que ce domaine se développera donc par la convergence de la chimie expérimentale, de la modélisation quantique, du calcul massif, de l’intelligence artificielle et de la robotisation des laboratoires.
L’IA ne se contentera pas de rechercher un matériau dans une bibliothèque existante. Elle pourra partir d’un cahier des charges : conductivité, résistance thermique, masse, comportement optique, capacité catalytique, disponibilité des constituants, toxicité, recyclabilité. Elle proposera ensuite des architectures susceptibles de réunir ces fonctions, simulera leur comportement et sélectionnera les configurations à synthétiser. Nous passerons alors progressivement d’une science qui observe les propriétés de la matière à une ingénierie qui les spécifie pour les prédéterminer. Ce basculement ne se fera évidemment ni instantanément ni uniformément, il accompagnera l’évolution de la première civilisation humaine à partir de cet instant de l’Histoire et pour les siècles à venir. Il y aura des impasses, des structures impossibles à stabiliser, des procédés trop coûteux, des matériaux théoriquement remarquables mais irréalisables industriellement. La connaissance ne supprime pas en elle-même les contraintes, mais elle permet d’en éviter, contourner, certaines, de les déplacer ou d’en exploiter d’autres. Mais une fois qu’une propriété est devenue concevable, calculable et reproductible, en entrant dans l’économie de la connaissance, elle n’est plus un simple hasard géologique satisfaisant, elle devient une possibilité existentielle.
Les usines spatiales ouvriront un second domaine de la matière
La chimie superatomique acquiert une portée plus considérable encore lorsqu’elle est mise en relation avec l’industrialisation de l’espace. Toutes nos techniques de fabrication ont été élaborées dans un environnement que nous considérons comme normal parce que c’est historiquement le nôtre depuis l’aube des temps que nous sommes condamnés à évoluer en son sein. Une gravité constante, une atmosphère, des mouvements de convection, la sédimentation des particules, le poids des structures et le contact avec des supports ou des récipients. Ce ne sont pourtant pas des conditions universelles pour la matière, seulement celles de la surface terrestre. La NASA ne traite déjà plus la production en microgravité comme une simple activité expérimentale. Son programme In Space Production Applications vise explicitement à démontrer la fabrication de matériaux et de produits avancés en orbite, puis à faire évoluer ces procédés vers une production commerciale. Les travaux actuels portent notamment sur les cristaux, les semi-conducteurs, les fibres optiques, les alliages, les revêtements et les techniques de fabrication ou d’assemblage destinées à l’espace et à la Terre.[3][4]
Il faut toutefois préciser le mécanisme. À l’échelle d’une liaison chimique, la gravité terrestre est dérisoire face aux forces électromagnétiques : une molécule ne s’effondre pas sous sa « masse molaire » comme le ferait un bâtiment, elle est instable en raison des conditions environnementales, ce qui empêche un ajout ou produit une déformation de la structure. La microgravité ne crée pas magiquement de nouvelles lois chimiques, ce qu’elle apporte, c’est d’autres conditions dans lesquelles la matière se déplace, se mélange, cristallise et s’assemble. L’absence de sédimentation et de convection gravitationnelle permet une croissance plus régulière, limite certains défauts et rend possibles des géométries ou des procédés difficiles à maintenir au sol. À mesure que l’on passe de la molécule à des réseaux cristallins, des filaments, des membranes, des treillis, des structures poreuses ou de vastes assemblages faiblement liés, le poids et les phénomènes de transport redeviennent déterminants. Des architectures trop fragiles pour être fabriquées, manipulées ou déployées sur Terre pourront donc être produites directement dans le milieu où elles fonctionneront. Les lois de la chimie ne changeront pas, mais elle disposera d’un espace (si si) supplémentaire.
Cette nuance renforce la perspective au lieu de la réduire. L’espace ne sera pas seulement un gisement de matières premières. Il deviendra un environnement industriel possédant ses propres avantages physiques. Les premières usines orbitales fabriqueront probablement des produits de faible masse et de très forte valeur : cristaux de haute qualité, composants optiques, semi-conducteurs, médicaments, fibres ou matériaux spécialisés. Puis les capacités robotiques, énergétiques et logistiques augmenteront. La production pourra s’étendre aux grandes infrastructures spatiales, pour lesquelles le retour sur Terre n’aura aucun intérêt. Il serait absurde de lancer indéfiniment depuis le fond du puits gravitationnel terrestre chaque poutre, chaque antenne, chaque réservoir, chaque miroir, chaque radiateur ou chaque blindage d’une civilisation spatiale. L’étape suivante consistera à exploiter les atomes disponibles sur place : régolithe lunaire, métaux astéroïdaux, silicates, carbone, oxygène, hydrogène, fer, nickel, aluminium ou titane. Les vaisseaux spatiaux, les stations orbitales, les bases planétaires, de l’avenir, seront construites à base de molécules disponibles sur place, avec des laboratoires de fabrication automatisés. Les limites planétaires s’étendront de plus en plus à l’échelle de l’Univers.
Mais l’objectif ne sera pas simplement de reproduire dans l’espace l’acier, le béton et les alliages que nous utilisons sur Terre. Une structure orbitale n’a pas les mêmes contraintes qu’un pont. Une voile solaire, un miroir de plusieurs kilomètres, un habitat lunaire ou un blindage contre les rayonnements n’ont aucune raison d’être construits avec les matériaux connus et imposés par notre environnement terrestre. L’industrie spatiale mature partira de la fonction recherchée et des atomes disponibles, directement accessibles. Elle calculera ensuite le matériau adapté à cet environnement, puis le produira directement sur place. La troisième dimension du tableau de Mendeleïev rencontrera alors la troisième dimension physique de l’industrie.
Nous commençons à entrevoir Star Trek
Le rapprochement avec Star Trek peut prêter à sourire, parce qu’il évoque immédiatement le synthétiseur capable de matérialiser à la demande un repas, un vêtement ou une pièce mécanique. Nous n’en sommes évidemment pas là. Transformer une matière indifférenciée en n’importe quel objet macroscopique atome par atome suppose une maîtrise de l’énergie, de l’information, de l’assemblage et du contrôle des défauts très au-delà de nos capacités aujourd’hui. Mais l’intérêt de la science-fiction prospective n’est pas de prédire la forme exacte d’une technologie, c’est d’en avoir aperçu la logique. Et ce sans compromission de développements futurs. Un jour, le synthétiseur existera, dans quelques siècles, tandis que l’Humanité se sera envolée vers les étoiles, que des quantités de structures spatiales auront été construites, avec des colonies, ayant donné lieu à de nouvelles espèces d’origine humaine, de nouveaux échanges.
Cette logique devient visible : identifier les atomes disponibles, définir la fonction attendue pour prédéterminer l’attente, puis calculer l’architecture capable de l’atteindre, synthétiser les briques nécessaires et enfin assembler l’objet dans son environnement d’utilisation. Nous ne possédons pas encore le synthétiseur. Mais nous en voyons apparaître séparément les principes : conception computationnelle, synthèse moléculaire, fabrication additive, manipulation de la matière à l’échelle atomique, clusters fonctionnels, robotique, énergie abondante et production en microgravité. C’est ici que la science-fiction devient science-friction. La science-friction est ce moment singulier où une idée ne relève déjà plus de l’imaginaire, sans appartenir encore au monde ordinaire, se confrontant au réel. Elle apparaît dans les publications scientifiques, les prototypes, les brevets, les programmes industriels et les premières infrastructures, alors même que ses conséquences restent presque entièrement en dehors du débat public, invisible si un article sur le site d’un obscur lion ascendant cancer né chèvre n’en parle pas. Les superatomes sont entrés dans cette zone.
Nous n’en sommes désormais plus à nous demander s’il est théoriquement possible que plusieurs atomes se comportent ensemble comme une nouvelle unité chimique, l’étape suivante est franchie : nous les fabriquons. Nous ne nous contentons plus de constater qu’ils existent, nous étudions la manière dont ils se lient, forment des molécules et deviennent les composants d’une nouvelle panoplie de matériaux étendue. Nous commençons même à décrire des modes de liaison et des propriétés qui n’existent pas dans les molécules conventionnelles.[1] La question, désormais, est de savoir jusqu’où pourrons-nous aller ? Et la réponse est assurément, comme toujours dans l’Histoire de l’Humanité : jusqu’au bout et au-delà !
L’humanité apprend à écrire la matière
Les conséquences immédiates des superatomes resteront sans doute longtemps moins spectaculaires que leur portée philosophique. Utilisés dans des catalyseurs, des composants photoniques, des électrolytes, des capteurs de très haute sensibilité ou des matériaux spécialisés. Le public n’en entendra pas nécessairement parler. Comme souvent, une transformation historique commencera par améliorer discrètement des objets dont personne ne connaîtra la structure intime, lieu réservé à des esprits scientifiques disposant de compétences de haut niveau. Mais le seuil aura été franchi.
Depuis les origines, l’humanité a vécu dans un monde où les propriétés fondamentales de la matière étaient données. Nous cherchions les substances assez dures, assez légères, assez conductrices, assez résistantes ou assez réactives pour répondre à nos besoins. Notre puissance dépendait de notre capacité à les trouver et à les extraire. Nous entrons maintenant dans un monde où une part croissante de ces propriétés sera conçue, résultant de la volonté humaine. La matière restera nécessaire, de même que l’énergie. Les limites physiques ne disparaîtront évidemment pas. Mais la répartition naturelle des ressources sur Terre ne définira plus seule le périmètre de ce que la civilisation peut produire. Mendeleïev nous avait appris à lire la matière, son tableau révélait l’ordre caché des éléments que l’Univers nous avait donnés. La chimie superatomique ajoute aujourd’hui une profondeur à cette carte en nous apprenant à composer de nouvelles briques avec les briques existantes, puis à les associer selon une grammaire qui commence seulement à être comprise. Nous éditons la matière.
L’intelligence artificielle explorera cette grammaire. Les laboratoires en synthétiseront les premiers mots. Les usines terrestres et spatiales en construiront les phrases. Nous entrons plus profondément en communion, en symbiose, avec la matière. Pour la première fois dans son histoire, l’humanité ne se contente plus de la lire : elle commence à l’écrire.
Sources :
[1] La revue publiée le 23 mars 2026 dans NPG Asia Materials décrit les orbitales moléculaires formées par combinaison d’orbitales superatomiques, ainsi que des stabilisations et des liaisons sans équivalent direct dans les molécules ordinaires.
[2] La revue 2026 de Chemical Society Reviews présente les superatomes comme des unités modulaires capables d’« étendre et enrichir » le tableau périodique conventionnel, avec des fonctions inaccessibles aux éléments isolés.
[3] Le programme InSPA de la NASA vise la démonstration puis la mise à l’échelle commerciale de productions avancées en orbite basse.
