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Repenser la mondialisation agricole : de la sécurité alimentaire à la régénération des territoires

Une mondialisation née de la faim

La mondialisation agricole a émergé au début du XXe siècle comme une réponse logique aux aléas historiques de la production alimentaire. Pendant des siècles, les sociétés humaines ont été soumises à une instabilité chronique : sécheresses, maladies cryptogamiques, invasions de ravageurs… Rares étaient les années véritablement « normales ». On estime qu’en Europe, à l’époque préindustrielle, une année sur quatre conduisait à la disette, une sur vingt-cinq à une famine, et une sur deux cents à une grande famine dévastatrice. Au final, seule une année sur cinq était normale. Face à cette insécurité structurelle, la mise en réseau des productions agricoles à l’échelle mondiale a permis de lisser les écarts : ce que l’un manquait, l’autre l’exportait. La faim a reculé. La sécurité alimentaire s’est installée dans les pays connectés. Aujourd’hui encore lorsqu’un nouveau pays accede à la capacité d’intégrer le réseau mondial agricole ses problèmes récurrents de famine disparaissent définitivement, comme on peut le voir dans la capture d’écran de Wikipédia que j’ai surlignée :

Il s’agit donc d’une solution puissante très performante, mais ce système a des revers et n’est pas sans conséquences.

L’uniformisation contre la vie

Pour que cette agriculture mondialisée fonctionne, il a fallu standardiser. Standardiser les espèces cultivées, pour qu’elles soient compatibles avec la transformation industrielle, la logistique, et les exigences du marché. Cette recherche de « miscibilité » des productions a entraîné une attrition massive de la biodiversité. Les variétés anciennes, souvent résilientes, adaptées localement, ont été abandonnées au profit de quelques cultivars, à haut rendement mais fragiles et dépendants d’intrants chimiques. Engrais, pesticides, herbicides sont devenus indispensables. La logique productiviste s’est imposée, ouvrant la voie à l’exploitation d’OGM adaptés à ces traitements. La biodiversité végétale s’est trouvée chamboulée, favorisant des espèces adventices résistantes qui ont nécessité d’autres herbicides, accelerant encore l’attrition de la biodiversité végétale et contaminant d’autant l’environnement, amenant érosion des sols, pollution des nappes phréatiques, effondrement dramatique de la biodiversité animale, insectes, oiseaux comme mammifères. Et une vulnérabilité structurelle accrue face aux aléas climatiques.

L’uniformisation contre les corps

La standardisation agricole n’a pas seulement uniformisé les espèces cultivées. Elle a également contribué à uniformiser les régimes alimentaires, comme si une alimentation jugée optimale pour une population devait nécessairement l’être pour toutes les autres. Or l’humanité ne constitue pas une population métaboliquement homogène. Des millénaires d’interactions entre les milieux, les pratiques agricoles, les cultures alimentaires, le microbiome et la sélection naturelle ont produit des adaptations différentes. L’exemple du lait est particulièrement révélateur. Chez la plupart des mammifères, humains compris, la production de lactase — l’enzyme permettant de digérer le lactose — diminue après le sevrage. La capacité à digérer durablement le lait frais à l’âge adulte est une adaptation relativement récente. Elle s’est diffusée dans certaines populations ayant développé des pratiques pastorales et laitières, notamment en Europe du Nord, mais aussi dans plusieurs régions d’Afrique, du Moyen-Orient et d’Asie du Sud.

À l’inverse, la non-persistance de la lactase demeure très majoritaire dans de nombreuses populations d’Asie orientale, où elle peut concerner plus de huit ou neuf adultes sur dix. Cela n’implique pas que tous développent nécessairement des symptômes et qu’ils ne peuvent consommer aucun produit laitier. Les quantités, le microbiome individuel et surtout la fermentation des aliments modifient considérablement leur tolérance. Les yaourts, certains fromages et les produits délactosés ne produisent pas les mêmes effets que le lait frais. Mais cela signifie qu’une recommandation fondée sur la consommation quotidienne de lait liquide ne peut pas être considérée comme biologiquement neutre ni positive par nature. La Chine en fournit une illustration. Historiquement peu présent dans l’alimentation de la majorité de la population, le lait a été fortement promu à partir de la fin du 20e siècle, puis notamment par le programme national de distribution de lait dans les écoles lancé en 2000.

L’objectif était compréhensible : améliorer les apports en protéines, en calcium et en micronutriments, tout en développant une filière laitière nationale. Le problème ne résidait pas dans le lait lui-même, qui peut être un aliment utile, mais dans son élévation au rang de solution nutritionnelle universelle pour une population dont une large majorité digère difficilement le lactose à l’âge adulte. Les mêmes apports auraient pu être recherchés à travers une combinaison plus adaptée de produits fermentés ou délactosés, de soja, de tofu, de légumes, de poissons consommés avec leurs arêtes ou d’aliments enrichis. La question n’est donc pas de bannir le lait, mais de ne pas confondre un aliment nutritionnellement intéressant avec une nécessité biologique universelle.

Le phénomène ne concerne pas seulement la Chine. Aux États-Unis, le lait liquide a longtemps occupé une place institutionnelle centrale dans les recommandations et les programmes alimentaires scolaires, alors que la non-persistance de la lactase est nettement plus fréquente parmi les populations afro-américaines, asiatiques, latino-américaines et amérindiennes que parmi les populations originaires d’Europe du Nord. Une norme alimentaire correspondant particulièrement bien à l’histoire biologique d’une partie de la population a ainsi été présentée comme la norme de référence pour l’ensemble de la société.

C’est ici que se manifeste le biais eurocentrique de la nutrition moderne

Il ne signifie pas que toutes les recommandations internationales sont scientifiquement fausses ou délibérément conçues contre certaines populations, mais que des aliments, des proportions et des représentations issus de l’histoire agricole européenne ou nord-américaine ont souvent été traités comme des références universelles. Le pain de blé, le lait frais, la viande bovine ou certaines manières d’équilibrer les repas ont été associés au développement et à la modernité, tandis que les régimes locaux étaient fréquemment considérés comme des formes alimentaires incomplètes qu’il fallait corriger.

L’agriculture africaine connaît un mécanisme comparable. Le blé n’est évidemment ni étranger à toute l’Afrique ni intrinsèquement inadapté au continent. Mais l’urbanisation, la boulangerie industrielle, les politiques d’approvisionnement, les circuits d’importation et les habitudes de consommation ont favorisé sa progression dans des régions où le mil, le sorgho, le manioc, le fonio ou d’autres productions locales sont souvent mieux adaptés aux sols, au climat et aux systèmes alimentaires existants. Dans plusieurs pays, les villes consomment de plus en plus de céréales importées, tandis que les campagnes demeurent davantage alimentées par les productions territoriales. La conformité au marché mondial finit alors par orienter les agricultures vers les espèces les plus faciles à stocker, à transformer, à coter et à échanger, plutôt que vers celles qui correspondent le mieux aux territoires et aux populations. La dépendance alimentaire ne résulte donc pas seulement d’un déficit de production, mais également de la substitution progressive d’un régime importé à un système alimentaire local.

La remondialisation agricole proposée ici permet précisément de sortir de cette contradiction

Un territoire pourrait cultiver les espèces les mieux adaptées à son climat, à ses sols, à sa culture alimentaire et aux caractéristiques biologiques de sa population, sans pour autant sortir du système mondial de sécurité alimentaire. Ce qui serait mondialisé ne serait plus nécessairement la marchandise standardisée, mais la garantie de production, la traçabilité, la capacité d’échange et le droit d’accéder aux ressources manquantes. Un hectare de sorgho, de mil, de manioc, de légumineuses ou de cultures locales pourrait ainsi participer au contrat mondial de sécurité alimentaire au même titre qu’un hectare de blé, de maïs ou de soja. La production resterait territorialement différenciée, tandis que sa valeur, sa qualité et sa contribution à la sécurité collective deviendraient mondialement reconnues.

La nutrition de précision, fondée à terme sur le génome, le métabolisme, le microbiome, l’état de santé et le mode de vie, constitue l’un des horizons les plus prometteurs de la médecine préventive. Mais avant même de pouvoir personnaliser l’alimentation à l’échelle individuelle, il est déjà possible de cesser d’imposer une alimentation identique à des populations différentes. La régénération des territoires doit donc aussi être une régénération nutritionnelle. Respecter les sols, les écosystèmes et les variétés locales ne suffit pas : il faut également respecter les histoires alimentaires, les héritages évolutifs et les adaptations bioculturelles des populations qui vivent de ces territoires.

La finance prend le contrôle du vivant

Ce terrain fertile pour l’agro-industrie a également profité à la finance mondiale. Les marchés ont vu dans cette complexité un immense potentiel de spéculation. Les traders achètent d’énormes volumes de denrées, les stockent à quai pour raréfier artificiellement l’offre, faire monter les prix… quitte à ce que les cargaisons moisissent partiellement. Elles sont ensuite revendues à des gouvernements ou mélangées à des lots plus frais, au détriment de la qualité nutritionnelle. Ce mécanisme dégrade la valeur calorique des aliments : il en faut plus pour nourrir autant. D’où une surproduction, plus de chimie, plus de machines, plus grosses et plus chères… et encore plus de matière à trader dans ces secteurs apparentés qui se portent d’autant à merveille que les agriculteurs croulent sous les dettes pour suivre le rythme et voient leur revenu s’amoindrir au gré qu’ils ravagent l’environnement en produisant massivement de la mauvaise qualité qui se verra dégradée par la spéculation.

La dégradation devient rentable.

Pire encore, le fonctionnement actuel crée un cercle vicieux pervers : les États subventionnent la production agricole nationale, qui est ensuite achetée par des traders. Ceux-ci la retiennent pour faire monter son cours, ce qui en dégrade la qualité. Les États rachètent ensuite cette même production, plus chère et de moindre qualité, pour en faire de l’aide alimentaire. Ces produits, distribués dans des pays où les agricultures locales ne sont pas subventionnées, viennent concurrencer et ruiner les producteurs locaux. Cela bloque le développement des agricultures nationales, perpétue la dépendance à l’aide, et maintient des situations structurelles de famine.

Une alternative technologique et symbiotique

Aujourd’hui, les technologies numériques offrent une voie de sortie claire. Grâce à Internet et à la blockchain, il devient possible de désolidariser la mondialisation de la production physique. Chaque territoire peut désormais cultiver ce qu’il veut, avec les variétés qui lui conviennent — anciennes, nouvelles, résistantes, bio — sans chercher à tout rendre compatible avec un système centralisé. Chaque production peut être documentée dans un certificat blockchain, garantissant son origine, sa méthode de culture, sa qualité et sa traçabilité. Ces certificats deviennent les unités d’échange mondialisées, non les denrées elles-mêmes. Seules les productions réellement nécessaires pour combler les déséquilibres locaux sont physiquement échangées.

Les bénéfices sont immenses :

  1. Biodiversité restaurée, écologie renforcée.
  2. Qualité nutritionnelle retrouvée, spécialités locales valorisées.
  3. Spéculation encadrée : impossible de laisser pourrir des denrées périssables en espérant une hausse des prix.
  4. Finance utile, recentrée sur le financement du vivant, et non sa captation.

Surtout, ce modèle rend beaucoup plus accessible le développement d’agricultures locales dans les pays émergents. En cultivant des variétés locales adaptées, sans obligation de correspondre à un standard international, les producteurs peuvent revaloriser leurs savoirs, retrouver leur autonomie, et accéder à des débouchés via les certificats. L’aide ne passe plus par une concurrence déloyale, mais par un accompagnement technique à la transition agroécologique.

Conclusion : une mondialisation du sens, non de la masse

Ce nouveau modèle ne nie pas la mondialisation : il la réinvente. Il ne s’agit plus de tout transporter, uniformiser, mécaniser — mais de mondialiser la confiance, la traçabilité, la connaissance et les flux d’ajustement. Une mondialisation post-industrielle, symbiotique et régénérative, au service des territoires, de la biodiversité, la vie locale, la Vie.

 

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